Interview exclusive de Pierre Barougier, co-réalisateur de « Nous resterons sur Terre »
« On surestime beaucoup la prise de conscience des problèmes menaçant notre avenir et celui de la planète »
Quelle a été l’impulsion de départ pour créer « Nous resterons sur Terre » ?
L’idée originelle, c’était de réaliser un état des lieux de notre planète, de reposer la question de notre lien avec l’environnement et resituer la problématique environnementale au c½ur de la question de civilisation. Cela faisait écho à des questions très personnelles que nous nous posions à l’époque, Olivier (Bourgeois) et moi dans nos choix de vie, avec un peu le sentiment d’avoir conscience de la crise écologique et d’y collaborer individuellement, professionnellement . A un moment, nous avons eu envie de nous poser et d’agir avec notre expertise : faire des films.

En quoi y-a-t-il eu « scénarisation », ce qu’on associe plus volontiers à un film de fiction ?
« Nous resterons sur Terre » est construit en trois actes. D’abord, comment la civilisation humaine a évolué, jusqu’à nous faire perdre le lien avec la nature, avec une forte influence d’Edgard Morin. Acte deux : le divorce entre homme et nature, et ses effets sur notre environnement et notre qualité d’humain, les conséquences possibles. L’acte trois montre à quoi pourrait ressembler le monde sans nous, qu’est-ce qui pourrait être perdu. C’est plus une anticipation. Chacun de ces actes a fait l’objet d’un processus permanent d’écriture et de réécriture tout au long des cinq ans qu’a pris la réalisation du film. Une remise en question permanente, au fil des tournages, des rencontres d’intervenants connus ou inconnus. Elle s’est manifestée jusqu’au montage, qui a fait l’objet de deux versions successives. La base du film, c’est bien son écriture et non la fascination pour les images.
Comment avez-vous travaillé avec vos grands témoins ?
Nous avons tenu à ce qu’ils s’adressent à des publics de toutes origines, avec une volonté de simplification qui n’était pas évidente pour quelqu’un comme Edgar Morin, par exemple. Nous n’avons donc pas coupé d’éléments de discours complexes au montage. Nous avons demandé à nos témoins de parler face à la caméra, face au public pour transmettre un message plus qu’expliquer le fond de leur travail, de leur action. La validité de cette option m’a été confirmée au fil des avant-premières. Les jeunes, les 15-25 ans en particulier régissent fortement au film. Ils n’imaginaient pas, par exemple, comment était produite notre nourriture. On surestime beaucoup le niveau de conscience sur la dégradation du milieu, les menaces pour l’avenir. Sur la question des déchets, nos images de décharges monstrueuses de pneus, de matériel informatique ou électroménager rendent concret ce qui restait abstrait pour beaucoup d’entre nous. L’objectif de « Nous resterons sur Terre » est d’ouvrir une porte, de donner envie d’aller chercher l’information, en utilisant le registre de l’image à la fois brute et travaillée, de la simplification, de l’émotion.

L’être humain est représenté dans le film sous forme de masses prises dans une activité frénétique vide de sens. Seules les images des peuples premiers montrent des êtres calmes, dignes, nobles. N’avez-vous pas un peu forcé le trait ?
Je ne pense pas. Dans des plans de foules accélérés, atomisés, nous avons inséré des plans où s’impose le regard, cette ouvrière chinoise qui relève la tête, cette indienne qui vit dans la rue, cet homme assis, triste, sur un trottoir, un policier derrière lui. Au sein d’une machine collective infernale subsistent des individus. J’ai réellement expérimenté ce décalage lors du tournage de « Nous resterons sur Terre » ou de mes documentaires précédents. Que ce soit au Ladakh, aux Philippines ou en Colombie, on trouve un lien social fort, une joie de vivre dans de petites communautés en marge de notre civilisation. Le contraste est saisissant lorsque je reviens dans une grande ville, avec ses multitudes tristes. Notre civilisation nous a apporté beaucoup, mais elle a atrophié notre rapport aux autres, au temps. Nous avons perdu une certaine spiritualité, une solidarité une qualité de vie.
« Nous resterons sur Terre » : constat ou message ?
C’est un peu les deux. Nous interrogeons avant tout cette civilisation qui met en péril notre avenir commun tout en nous faisant vivre une existence qui a de moins en moins de sens pour nombre d’entre nous.
Quel avenir pour votre film ?
Olivier Bourgeois et moi travaillons sur une version réduite à 52 minutes, en partenariat avec l’Unesco, l’Agence des Nations-Unies pour l’environnement et le Ministère de l’éducation nationale français. Le film sera proposé aux ministères de l’Education nationale des pays membres de l’Unesco, accompagné de documents pédagogiques. Cela nous permettra de transmettre le message aux lycéens de pays où les problématiques environnementales et durables sont loin d’être au c½ur du débat.
Thierry Follain
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Le film, vu par lapageverte.com
"Nous resterons sur Terre" : site officiel